Coup de langue sur le parler du Québec

Comment aborder la question du français parlé (et écrit) au Québec, lorsque l’on est française, sans avoir l’air arrogante, les français ayant (pas forcément à tort d’ailleurs) cette réputation ?
Je ne veux pas juger, je veux simplement partager ce que je constate au quotidien, ce qui fait aussi le charme d’un dépaysement !
Le français parlé au Québec est différent de celui parlé en France, c’est un fait.
Diantre, par où commencer ?
Voici une citation de Jacques Godbout* (extraite du livre Le tour du jardin, Les Éditions du Boréal, 2014) afin d’introduire mon propos :

« Qu’un journaliste à la radio répète  « il est pas capable » plutôt qu’ « il est incapable » me hérisse, il existe des mots et des locutions pour tout dire ! Nous nous privons des nuances que permet une langue qui a accumulé une richesse lexicale depuis mille ans ! »  (…)
Chaque fois que Gaston Miron** rentrait d’Europe il se désespérait de notre lexique famélique : « Porte, portière, portillon, portail, huis, disait-il, c’est fou ce qu’on peut ouvrir quand on a les mots pour le dire ! » »

* Jacques Godbout est un romancier, poète, essayiste, dramaturge, écrivain pour enfants et cinéaste québécois.
**
Gaston Miron est un poète et éditeur québécois.

Polysémie ou termes fourre-tout ?

D’après le Larousse, la polysémie est  la « propriété d’un terme qui présente plusieurs sens. » Par exemple le mot « théâtre » peut désigner soit l’art, soit le lieu, soit la production littéraire.
En soit, la polysémie n’est pas un problème.
Mais prenons le terme québécois « pogner ».
Sur le site dictionnaire-quebecois.com on lit :
Pogner : Verbe propre au langage populaire québécois. On l’utilise dans les cas suivants :
[1] pour marquer l’acte d’attraper, de choper quelqu’un ou quelque chose ;
[2] pour marquer l’acte de prendre quelqu’un sur le fait, de le pincer ;
[3] pour indiquer que l’on comprend quelque chose, dans le sens de piger ;
[4] pour signaler l’acte de s’émouvoir (exemple : Ça me pogne aux tripes !).

source : http://www.observatoire-de-la-langue.com
source : http://www.observatoire-de-la-langue.com

Bel exemple de polysémie ? En théorie oui, mais dans la pratique j’ai pu remarquer que ce verbe est en réalité ce que j’appelle un terme fourre-tout.
C’est à dire un mot si souvent utilisé, et pour des usages parfois propres à leur utilisateur, qu’il en devient terriblement imprécis.
Que comprendre de la phrase : « Au party de l’autre soir j’ai pogné la prof d’anglais. »
Ça n’est pas clair pour vous ? Ça ne l’est pas davantage pour moi.
Le locuteur a t-il rencontré la prof ? L’a t-il saisi par le bras ? L’a t-il @@@@@? (censuré !)
J’ai vite compris que certains mots utilisés à l’oral (et parfois aussi à l’écrit) au Québec n’avaient pas vraiment de sens précis. Les dictionnaires québécois offrent les sens principaux, mais l’usage est tout autre.
Même en connaissant le contexte de la phrase et de la situation décrite, le sens reste  très flou et c’est souvent que cela a donné lieu à des quiproquos !

Comment je me suis rendue compte de l’abstraction de certains termes

Cela fait à présent un an et demi que je vis au Québec.
Au début c’était à la fois rigolo et terriblement compliqué d’essayer de comprendre ce que l’on voulait me dire. Il y avait tant de mots nouveaux !
Alors, j’écoutais, je faisais attention au contexte d’emploi des termes inconnus afin de déduire leur sens.
Très vite je me suis rendue compte qu’un même terme pouvait désigner mille et une choses, avec des sens, des connotations et des règles d’emploi différents.

incompréhension

Par exemple ?

« Intense » est un adjectif que j’entends au quotidien et dont je ne suis toujours pas parvenue à saisir le sens que mes locuteurs québécois voulaient lui donner.
Moi je connais « intense » employé avec quelque chose devant, comme un froid intense s’il fait très froid, ou un bleu intense pour qualifier une couleur très vive.

Mais que signifie intense tout seul ?
Par exemple :

– Alors, as-tu écouté la musique que je t’ai conseillé hier soir ?
– Oui, merci !
– Et  dis moi, tu as aimé ?
C’était intense.

Bon, ok. Alors… cette personne a t-elle écouté le morceau en question avec le son réglé trop fort ? Cette musique a t-elle développé en elle des sentiments puissants ? Si oui, ces sentiments étaient-ils positifs ou négatifs ?

Une seule solution : avoir la personne devant soi et scruter le langage corporel.
Pouce levé et grand sourire, ou grimace gênée apporteront le complément de sens des ces mots un peu approximatifs.
S’ils sont employés à l’écrit en revanche… bonne chance pour le sens et la connotation 🙂

C'est intense !
C’est intense !

Les néologismes pour éviter les emprunts à l’anglais

Comme on pourrait avoir l’impression que je tape un peu sur la langue du Québec, je vais aussi évoquer un sujet positif et que je trouve passionnant : Les néologismes pour éviter les emprunts à l’anglais.

Par exemple
« Bécosses : Nom féminin, généralement employé au pluriel, et signifiant toilettes. Propre au langage populaire québécois, il s’agit d’une adaptation de l’expression anglaise « back house » qui signalait autrefois les toilettes extérieures, situées dans de petits cabanons de bois à l’arrière des habitations. »

Ou cet autre exemple
« Enfirouaper : emberlificoter, vient de l’anglais « in fur wrapped ».
Les Canadiens échangeaient de l’alcool avec les indiens contre des fourrures ; comme il s’agissait d’une pratique interdite, ils l’enveloppaient dans les fourrures. »

Classe, non ?

Le cas des anglicismes

Quand je suis arrivée au Québec, je pensais que les québécois n’employaient aucun anglicismes.
C’est faux.
Ils en emploient, mais ce ne sont tout simplement pas les mêmes qu’en France 🙂

Par exemple, au Québec, les panneaux « stop » sont comme ça :

panneau arrêt québec
Au Québec, pas de week-end, mais une fin de semaine. Pas de parking, un stationnement. Pas de shopping, mais du magasinage.

En revanche, le jour où j’ai dit que j’adorais manger du beurre de cacahuète sur mes tartines le matin, on m’a regardé comme si je venais de dire la pire des énormités.
Beurre de cacahuète ? Au Québec c’est « beurre de peanut » madame !
Ou
beurre d’arachide éventuellement. (plutôt à l’écrit)

Donc, contrairement à ce que je croyais, les québécois emploient bel et bien des anglicismes, et souvent, les francisent.
Lousse : Adjectif  emprunté à l’anglais « loose », signifie détendu, ou mou.
Toffe : Verbe emprunté à l’anglais « tough ». C’est ce qui est difficile, de manière générale.
Toune : (un de mes préférés !) : Nom emprunté à l’anglais « tune » pour désigner une chanson.


Un quiproquo rigolo

Rions un peu à présent.
En France, froc désigne un pantalon, au Québec c’est une veste.
Imaginez ma tête, alors que je ne connaissais que le sens français, le jour où, dans un magasin j’ai entendu une caissière dire : « Sortir sans froc par un temps pareil ? Mais il est fou ! »

Moi j’ai imaginé ça :

Sortir sans froc par un temps pareil ? Mais ils sont fous !
Bienvenue dans ma tête !

Voilà M’sieurs, Dames ce que j’avais envie de vous dire.

Prenez bien soin de vous en cette fin d’année et pour toutes les autres à venir !

À bientôt,

La Ma’ie

 

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9 réflexions sur “Coup de langue sur le parler du Québec

  1. C’est marrant, pour intense j’ai remarqué le même phénomène en anglais californien. En fait, je pense que ça doit provenir de l’anglais à l’origine et que les québécois font un calque. C’est à dire qu’ils reprennent la structure, pas juste le sens, comme pour « tomber en amour » (fall in love). Ma coloc dit tout le temps « It was intense » et je ne sais toujours pas ce que ça veut dire. Mais il me semble qu’en français on fait un peu pareil avec « terrible ». Genre le dernier concert où j’suis allé, il était terrible. A l’écrit, c’est vraiment pas clair si j’ai aimé ou si c’était un désastre. Mais je vous rassure, il était vraiment terrible !

  2. J’ai bien rit 🙂 J’aime bien ces différence de langue, ça rend une langue attrayante je trouve, et ça créer des situation vraiment drôles à terme lol

  3. c’est super drôle! j’adore cet article! J’adore regarder des films québécois (starbuck ou la grande séduction par exemple^^) mais il faut avouer qu’à un moment, j’ai mis les sous titres! je trouve ça tellement mignon cette langue! ❤

  4. En tant que québécoise, il y a une chose que j’ai de la difficulté à comprendre du français « de France » : inverser les mots (ex. meuf, zarbi, narmol, teuf, etc.). Avec le temps, j’ai plus de facilité à comprendre sur le coup ce que ça veut dire même pour ceux que je n’ai jamais entendu/lu, mais ça vient d’où (je suis curieuse)? 😛

    1. Salut, bonne question !
      J’avais étudié le verlan en cours de linguistique et comme je trouve que l’article de wiki est bien fait et complet je te mets le lien http://fr.wikipedia.org/wiki/Verlan

      Pour simplifier, si tu n’as pas envie de tout lire, retiens qu’il était initialement utilisé comme langage cryptique dans les milieux ouvriers et immigrés de la banlieue parisienne, et s’est rapidement répandu à toutes les classes de population, notamment grâce à son usage au cinéma et en musique.

      🙂

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