Le Chauve

Ce soir, je m’ennuyais alors j’ai décidé d’écrire.
J’ai demandé à Antoine de me donner 5 mots choisis au hasard. J’avais décidé que ma contrainte serait de les placer dans un texte. Ses mots furent « chauve », « vin », « bicyclette », « frauduleuse » et « chat ».
Voici mon histoire.

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Le Chauve

Négociant en vin. Ou négociant « en vain » comme il le répétait trop souvent, sa bouche tordue en un rictus qui aurait tellement voulu être un vrai sourire.
Nous avions entendu cette mauvaise blague trop de fois. Nous ? Ses enfants. Six pour être précis. De trois mères différentes… Papa. Tout un bonhomme.
Dans la ville, on l’appelait « Le Chauve », tout simplement. Peu de gens connaissaient son prénom, il semble d’ailleurs que le sobriquet capillaire lui convenait mieux.
Un soir, il était rentré à la maison après le travail et c’est moi, la benjamine, la dernière à habiter encore avec ce père solitaire, qui l’avait accueilli. Il paraissait plus las encore qu’à l’accoutumée.
– ‘Soir Papa, avais-je lancé distraitement.
– …
– Bonne journée ?
Mais ce soir, il était plus abattu que d’habitude.
– Donne-moi à bouffer Benjamine et ne pose pas de questions, la journée a été difficile. »
(Oui, mes parents avaient cru bon de me nommer Benjamine, comme pour être bien sûrs de ne plus jamais procréer. Moi aussi je détestais mon prénom, ça me faisait au moins un point en commun avec mon chauve de paternel…)

Je lui servis donc une soupe de lentilles au lard, m’en gardant un bol pour plus tard. Il ne desserra les lèvres que pour manger. Il alla ensuite se coucher… Impossible de savoir le moindre détail sur cette journée si difficile qu’il semblait avoir passé. Je savais qu’il n’aimait pas son métier, il n’aimait ni le vin, ni les gens. Pourtant, il était toujours en poste et n’avait jamais cherché un autre emploi.
« La situation, la fatalité… » répétait-il souvent, sans faire quoi que ce soit pour les changer.

Un chat passa devant la fenêtre tandis que je faisais la vaisselle. Je réfléchissais au destin de cet homme, c’était assez déprimant, aussi cela me fit du bien de voir passer le matou.
Mon père était déjà parti à mon réveil, le lendemain.

C’est en allant à l’épicerie que j’avais entendu parler de l’affaire. Je sus immédiatement que c’était ce qui avait contrarié Papa. Un autre négociant en vin allait s’installer en ville, on disait que Le Chauve avait du soucis à se faire. Le vent racontait que ce concurrent était jeune, beau et déjà riche. La ruelle murmurait que le nouveau venu avait trempé dans quelques affaires frauduleuses mais que son charisme était tel qu’on lui avait pardonné…
Les chiens des rues eux-mêmes semblaient attendre sa venue, remuant leurs queues plus frénétiquement que jamais. Il y avait quelque chose dans l’air, quelque chose qui risquait de faire passer d’autres journées difficiles à l’auteur de mes jours.
Sur le chemin du retour, tandis que je transportais tant bien que mal mes provisions, je vis le même chat que la veille et pour aucune raison, je décidai de le suivre. Mes pas précédèrent donc la queue sautillante du félin qui semblait ne pas se soucier de ma présence, se rendant avec précision vers une destination qui m’était inconnue.

C’est alors que je la vis. Une belle bicyclette rouge, avec une selle presque neuve, le genre de selles qui ne font pas mal aux fesses, même en alignant les kilomètres. C’est contre cette splendeur mécanique que le chat décida soudain qu’il fallait absolument qu’il fasse sa toilette. Là, maintenant, tout de suite, levant la patte et léchant avec application son anus. Qui étais-je pour juger cette boule de poils, moi qui l’avais suivi sans but ? Puis mon esprit revint à la bicyclette. Elle était vraiment belle…
Le plus naturellement du monde, je grimpais dessus. La selle trop haute m’obligea à pédaler du bout des pieds, c’est donc avec un équilibre précaire que je regagnai la maison. Je venais de voler un vélo, et je me souciais de ce détail à peu près autant que du trombone oublié dans la poche arrière gauche de ma blouse. Cheveux au vent et jambes trop tendues, je pédalais. Oubliant mes sacs d’épicerie auprès du chat… Je dû retourner les récupérer plus tard, après avoir soigneusement déposé la bicyclette dans notre cour, sans même chercher à la cacher.

Revenant à la maison avec mes lourds achats pendus au bout de chaque bras, je l’entendis avant de le voir. Le Chauve, mon père, riait. Très fort mais surtout… de bon cœur ! Ce n’était pas le rire forcé habituel, mais bien le rire puissant, joyeux et libérateur d’un homme malheureux et cynique qui goûtait enfin un peu au bonheur. Je l’entendis trois pâtés de maisons avant la nôtre. L’entendre fut déjà une surprise, le voir me fit lâcher mes sacs. Tel un crapaud malhabile, mon père avait grimpé sur la belle bicyclette rouge et pédalait en riant sur la chaussée. Ses genoux dépassaient la hauteur du guidon à chaque tour de pédales et le vélo lui-même semblait en rire. Il régnait dans cette rue une joie hors du commun.
Moi-même je souriais à m’en donner des crampes aux joues. Tout semblait oublié pour Papa, la vie de misère, le travail qui ne lui plaisait pas, ses divorces, ses enfants dispersés, la venue d’un concurrent qui allait très certainement donner le coup de grâce à son affaire, il semblait raboter la fatalité à coups de pédales.

Il est mort sur le coup.
Son rire cessa dès que son corps entra en contact violent avec la camionnette qui roulait bien trop vite.
De ce jour-là, j’ai gardé deux souvenirs manichéens, le merveilleux rire de mon père et l’inscription sur la camionnette : Julien Loisel, négociant en vin, bientôt dans votre ville !

 

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2 réflexions sur “Le Chauve

  1. Le chauve…. Tout a fait exquis comme récit et j’adore ta façon d’écrire, c’est imagé, lumineux et judicieusement accrocheur. Bravo!!!! Je suis fan!!!! Xxx. J’ai déja hâte te lire à nouveau….

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